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Tuéni, Enterrer la haine et la vengeance: 136 ff

La question irakienne n’est pas moins épineuse et je souhaite aussi bien du plaisir à ceux qui tentent et tenteront de l’appréhender. …Les Américains veulent redessiner le Moyen-Orient, mais quelles sont exactement leurs intentions, leurs arrière-pensées ? La situation semble se résumer à l’affrontement de deux scénarios possibles dans la région : celui des ethnies sub-nationales, dont les chiites, c’est-à-dire de groupes qui se font et se défont au gré des événements de l’histoire ; ou le fractionnement et la redistribution de cette entité étatique entre differentes composantes, ce qui arriverait inévitablement avec la création d’un Kurdistan. Et si se constituait un Kurdistan irakien, qu’en serait-il des Kurdes turcs et syriens ? Seraient-ils amenés à rejoindre une nation kurde ou bien à réclamer la leur ? Je crois, pour ma part, davantage à une coexistence de peuples à l’image de ce que tentent aujourd’hui les Européens et à l’image de ce que nous avons, tant bien que mal, réussi au Liban. Il est difficile de pésager de ce qui arrivera. Une seule chose est désormais certaine. Personne ne peut plus raisonnablement croire, en Irak comme au Liban, ou en Israël, que les conflits du passé ont amené autre chose que des problèmes plus inextricables encore. Ainsi, rien ne pourra se faire en répondant par la violence à la violence induite par le coup de force des Américains, c’est-à-dire la création, soixante ans plus tôt, de l’État d’Israel et celle, simultanée, du seul État islamique au monde – au sens d’État religieux –, à savoir le Pakistan. Ces choses sont peu connues, et il importe d revenir un instant.

Isräel et le Pakistan, les deux États religieux du monde moderne, ont été inventés et promus par l’ONU durant la même session, en 1947, session à laquelle j’ai assisté. Au vu des bouleversements qu’elle a engendrés, on peut légitiement se poser la question de savoir si la création d’États religieux dans ces deux régions du monde a été tout à fait bénéfique. Les Arabes portent une responsabilité écrasante dans la création de l’État pakistanais, qui s’est déroulée de manière totalement irréfléchie. Créer un État islamique, c’était inciter tous les États arabes à faire de même, c’ést-à-dire à créer en leur sein une distinction entre les musulmans et les autres, et ainsi des dicsriminations. Ils ont chioisi l’islam contre le nationalisme arabe qu’ils se prônaient pourtant sous l’influence de la /Nahda/. Sans compter que l’existence d’un autre État religieux, islamique celui-là, donnait une plus forte légitimité encore à Israël. Les États arabes se sont ainsi retrouvés dans l’impossibilité de s’acclimater à la présence des Juifs en Palestine ou de la refuser, ayant participé, d’une manìere ou d’une autre, au vote qui leur eût permis de décider tout autrement de leur sort. Et tous les coups d’État qui on témaille l’histoire du Proche-Orient à partir de 1948 sont directement la conséquence de cet état de fait. Inutile de rappeler que cette implantation, du côté juif, avait été longuement méditée et minitieusement préparée par l’Agence juive, la Haganah, l’armée secrète juive, et toute la force du sioinisme international. L’Agence juive, dirigée par Chaïm Weizmann, avait même, raconte-t-on, négocié avec le nationalisme arabe en vue d’un accord signé à Versailles. Qui pourrait le croire ?

My translation:

The question of Iraq is no less delicate, and I wish those trying—and those who will try—to wrestle with it every success. …The Americans wish to redraw the Middle East, but what exactly are their intentions and ulterior motives? It seems we can sum up the situation as a confrontation between two possible scenarios for the region: one in which the sub-national ethnicities, including the Shiïtes—that is, the one of groups that form and dissolve at the whim of historical events; or the division and redistribution of the state between its different components, inevitably leading to the creation of a Kurdistan. If an Iraqi Kurdistan were formed, what would happen to Turkish and Syrian Kurds? Would they be encouraged to form a Kurdish nation or to seek one of their own? I am inclined, on my part, more to coexistence between peoples, as the Europeans are trying today, in the vein of how we live, for better or worse, in Lebanon. It is difficult to say what will happen. One thing is certain. Nobody can deny—reasonably—that the conflicts of the past have made the problems of hte present more intractable. Hence, to respond to the violence triggered by the Americans’ coup de force sixty years ago—in the form of the creation of the State of Israel, simultaneously with the world’s only religiously Islamic state, Pakistan—with more violence will serve no useful purpose. These things are little known, and I shall insist on returning to them.

…Israel and Pakistan, the modern world’s two religious states, were devised and suggested by the UN during the same 1947 session, at which I was present. In the light of the upheavals that session engendered, it is legitimate to ask whether the creation of religious states in these two regions was altogether beneficial. The Arabs bear a heavy responsibility in the creation of Pakistan, which occurred without the slightest reflexion. To create an Islamic state is to encourage all the Arab states to do the same—to distinguish within themselves Muslims and others and to impose discriminatory measures. They chose Islam against Arab nationalism, even though they had supported the latter under the influence of the Nahda. And that is not to mention that the existence of one religious state—Islamic in this case—strengthened the legitimacy of Israel. The Arab states found themselves unable to accept the presence of Jews in Palestine—or to reject it, for they had participated in a vote that would have allowed themselves to alter their fate quite differently. All the coups d’état since 1948 in the history of the Middle East are the direct consequence of this state of affairs. Of course, it must also be recalled that Jewish settlement had long been planned in detail by the Jewish Agency, the Haganah, and Zionist groups internationally. The Jewish Agency under the leadership of Chaim Weizmann even, it is said, negociated with Arab nationalists with a view to signing an accord in Versailles. Who could believe it?

References

Tuéni, Ghassan, Enterrer la haine et la vengeance, Éditions Albin Michel, 2009, 190.